Depuis l’annonce du Président de la République concernant la réouverture des salles de spectacle à partir du 19 Mai 2021, nombreuses sont les équipes qui s’affairent pour lever à nouveau le rideau. Et même si les contraintes sont immenses, beaucoup de producteurs mettent un point d’honneur à terminer cette saison 2020-2021 en beauté, malgré toutes les contraintes imposées.

Toï Toï Toï rencontre aujourd’hui Jean Blanc pour un entretien exclusif et sans détour sur les conditions de cette reprise. Auteur, metteur en scène, comédien et producteur de deux spectacles à l’affiche de la Comédie Saint-Michel, il nous livre son analyse et ses sentiments personnels.

Bonjour Jean, et merci de nous accorder cette interview.

Avec plaisir, vraiment !

Nous sortons non pas d’une mais de plusieurs périodes compliquées qui ont bouleversé depuis presque un an et demi la vie de tout un chacun, et qui ont durement impacté le monde du spectacle vivant. En cette veille de réouverture des théâtres, dans quel état d’esprit se trouve le producteur de spectacles que tu es ?

Mon état d’esprit, c’est un état d’urgence ! Après maintenant plus de 6 mois de quasi coma, il a fallu se remettre en marche extrêmement vite, pour être prêt le plus rapidement possible. Et pour moi, ça veut dire beaucoup de choses car je joue sur deux tableaux, avec un spectacle qui est déjà bien en place, bien ancré, mais aussi avec une nouvelle création. Et les deux sont radicalement différents. Le premier, Aladin et la Lampe Merveilleuse a une dimension résolument Hip Hop, avec de la magie, alors que le Second, Et… Pan !, fait place à un univers plus classique avec pointes et tutus. Tout cela engendre nécessairement beaucoup de frais, et une implication immense. Il faut planifier beaucoup de choses, même si on a encore du mal à savoir où on va vraiment. C’est le doute permanent. Il y a bien évidemment beaucoup de répétitions à faire, car entre ces deux spectacles, cela fait 5 représentations par semaine. Mine de rien, c’est une grosse machine qui se met en marche. Il faut tout prévoir, faire la com, s’occuper des affichages, des flyers… On se doit d’être prêt.
Ce n’est pas désagréable car on a enfin un but concret. Et forcément, on ne voit pas le temps passer. Les places sont maintenant en vente, il faut être efficace. Oui, je confirme, en plein état d’urgence, sur tous les fronts !

J’aimerais poser une question quasi identique, mais en m’adressant à 4 personnes qui te définissent.

– Pour débuter, comment le producteur a-t-il  géré ces longs mois difficiles ? 

Il y a beaucoup de clichés autour du producteur. On imagine forcément quelqu’un de fortuné qui investit. Moi, ce n’est pas mon cas, je suis vraiment un petit artisan, auto entrepreneur. Donc, je me suis retrouvé dans une situation extrêmement difficile quand tout s’est arrêté. Je n’ai pas eu d’aide. La vie du producteur, pendant 6 mois, ça a été de trouver comment remplir le frigo alors que je subissais des pertes énormes. Je suis spécialisé dans le spectacle jeune public pour qui, le mois phare est le mois de décembre, mais nous n’avons pas pu jouer. Au niveau financier, les pertes sont colossales.
Et malgré tout cela, il faut rester prêt à jouer à nouveau, et racheter du matériel, des accessoires, des costumes, du maquillage… Et là, c’est le producteur qui investit, même sans aucune échéance clairement définie sur la date de reprise. Une période très compliquée donc, que je ne suis pas mécontent de quitter enfin !

– Comment le comédien a-t-il vécu cette période sans contact avec les planches ni avec son public ?

Pour moi, le moment sur scène, c’est ma récréation. C’est au final ce qu’il y a de moins difficile pour moi parmi tout ce que m’imposent mes différentes casquettes. C’est le moment le plus sympathique, une vraie fête. Et au final, presque un temps de décompression car je sors de mes préoccupations de producteur pour simplement me laisser porter par le plaisir de jouer. C’est le moment où je baisse la garde.
Sans cette récréation, je me retrouvais noyé dans toutes les autres contraintes, sans réelle décompression possible, et ça, ça a été le plus compliqué.

– L’auteur en a t-il profité pour se plonger dans la création ?

Ah, ça c’est une très bonne question. Oui, j’en ai profité pour retravailler encore mes spectacles, y compris Aladin et la Lampe Merveilleuse, en y intégrant un nouveau personnage… Et je me suis jeté à corps perdu dans cette histoire de Peter Pan pour offrir le plus beau des spectacles. Bon, depuis, les choses se sont avérées un peu plus compliquées que prévues sur certains aspects. J’avais fait fabriquer par exemple une malle des Indes qui, pour des raisons techniques, ne pourra pas finalement être sur scène. Certains détails concernant la mise en scène se heurtent aussi aux impératifs de la salle. Donc, jusqu’à la dernière minute, on travaille, on adapte, on construit. C’est ça aussi le spectacle vivant !

– Et l’homme dans tout cela, comment ressort-il de cette expérience ?

On est vraiment dans une autre dimension. J’ai arrêté de me poser des questions et je ne réfléchis surtout pas, car c’est de là que naît la frustration. J’applique tout cela comme quand j’arrive à un feu. Il est rouge, je m’arrête, il est vert, je passe, et je ne cherche pas à calculer si à l’orange j’ai le temps de passer en accélérant ou pas, je m’arrête aussi, comme il faut le faire. Car oui, tout cela est très difficile, et si je commence à trop réfléchir, j’en arrive vite à avoir la nausée…

Parle-nous plus en détails des 2 spectacles qui arrivent à l’affiche de la Comédie St Michel respectivement les 22 et 23 Mai prochains. Commençons par le retour attendu d’Aladin et la Lampe Merveilleuse.

On avait commencé à jouer le spectacle le 12 mars l’an passé, et on a été confinés quelques jours après ! On l’a repris au mois de mai jusqu’en octobre et l’arrivée du second confinement. Le succès a été vraiment au rendez-vous, à Paris comme en province.

Ce spectacle est vraiment très sympa. Avec des moyens limités, on a réussi à faire quelque chose de beau. Certes, on ne peut pas rivaliser avec des grosses productions à gros budget, mais les enfants comme les parents en sortent ravis.
Il y a de beaux messages de tolérance que notre société moderne oublie, voire même renie, de plus en plus. Le calife proclame par exemple « Ici tu es dans la douceur de l’Orient et la femme est reine ». Et puisque la magie du spectacle autorise bien des passerelles, je fais dire à Shéhérazade qu’elle a rencontré St Exupéry  et elle reprend la fameuse phrase : « On ne voit bien qu’avec le cœur… ».
C’est un spectacle familial par excellence. Les enfants adorent et les adultes y trouvent aussi un grand plaisir, tant par ce qu’ils appréhendent humainement que par la richesse visuelle des tableaux. C’est vraiment un spectacle complet, où l’interactivité naît d’elle même. Un vrai joli moment de partage. Et lorsqu’arrive  « Ce Rêve Bleu », l’émotion est à chaque fois au rendez-vous. Il faut vraiment le vivre !
Et puis je vous donne un scoop : comme je le disais toute à l’heure, j’ai retravaillé le spectacle pendant le confinement. J’avais toujours voulu y intégrer Abu, mais je n’y parvenais pas. Et j’ai enfin trouvé ! Du coup, ce nouveau personnage intègre le spectacle pour cette reprise grâce à un comédien ventriloque. Et un Abu qui parle, c’est une sacrée nouveauté. Ca amène un ressort comique nouveau et assez inattendu.
Et puis, dernière chose : c’est pas cher m’sieurs dames ! (rires)

Crédits photos David Twist et MS

Et Maintenant, Et… Pan ! Un tout nouveau spectacle dont la première aura lieu le 23 Mai.

Il y a beaucoup de spectacles autour de Peter Pan ! Mais le mien est un peu différent. Pour commencer, ma Wendy a 35/40 ans. Elle vient raconter l’histoire qu’elle a vécue et explique qu’elle a capturé les ombres de Crochet, Peter et Clochette pour les confiner dans un coffre afin de les protéger. Mais forcément, le coffre va s’ouvrir et les ombres vont sortir. Et tout cela est fatal car la rivalité entre Crochet et Peter va repartir de plus belle…

On part de la base pour ainsi dire imaginer une suite. Et surtout, enfin, Peter Pan se livre. Il déclare : « je suis et je resterai le petit garçon qui ne grandira jamais MAIS j’ai aussi un cœur, un cœur généreux, moi aussi j’ai des sentiments », avouant ainsi  à Clochette son amour.
Ce spectacle est très beau et poétique, avec, vous le verrez, une large place accordée à la danse classique.

Nous le savons, ces retours avec des jauges imposées, à 35% jusqu’au 8 Juin, puis 65% jusqu’au 30 Juin, ne rendent pas viable économiquement ces spectacles. Cette décision de les présenter malgré tout n’est-elle pas la réponse à une impérieuse nécessité de faire renaître la magie, et même au-delà, de s’engager dans un acte militant ? 

Oui, il faut y aller ! Maintenant, on y va ! Ca suffit maintenant !
Bien évidemment, les spectacles vont pour le moment me coûter bien plus qu’ils ne pourront me rapporter, mais il faut que la vie reprenne, que nous puissions tous revivre et à nouveau partager.
J’espère bien sûr que ces spectacles retrouveront (pour Aladin) ou rencontreront (pour Peter Pan) leur public, et que les mois à venir me permettront de respirer un peu. Nous avons même déjà quelques dates en province de prévues.
La passion, c’est absolument formidable, mais quand tu dors mal, quand tu manges mal et que t’as mal aux pieds parce que tu peux pas changer de chaussures, la passion ne peut plus suffire, et elle finirait même par disparaître. Si tu n’as pas le statut d’intermittent, tu n’as pas d’aide, et moi, si je ne vends pas de billets, je ne mange pas. Il faut que ça reparte et que ça marche.
Je vais perdre encore de l’argent au début, mais je dois absolument prendre de la distance par rapport à ça et ne profiter que du bonheur de jouer enfin. A froid, ce n’est pas forcément simple, mais j’espère qu’une fois sur scène, j’oublierai cette réalité.

Même avec cette reprise, on a tous l’impression qu’on marche un peu sur des œufs.
Comment vois-tu l’avenir à plus long terme ?

Comme beaucoup de monde, je crains une nouvelle fermeture qui arriverait d’ici quelques mois. Mais en attendant, je me concentre sur le temps présent, et je suis vraiment ravi que mes spectacles puissent enfin se jouer. Depuis 15 jours, nous enchaînons les répétitions, et ça fait du bien.

Je reste optimiste mais aussi réaliste. J’ai envie de garder confiance en l’avenir, même si je sais aussi que mon statut actuel ne permet pas de me montrer prudent. Je suis forcément dans une prise de risques constante, sans quoi, j’arrêterais tout définitivement.  Alors on fait tout pour que tout recommence, on s’en donne les moyens et on y va à fond !

Toute l’équipe de ToïToïToï te remercie pour ta gentillesse et te souhaite les plus beaux succès possibles avec Aladin et Peter Pan, ainsi qu’à tous tes futurs projets.

Merci beaucoup à vous aussi.

Interview réalisée le 15 Mai 2021

 

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by Franck
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