« Ok les gars, on joue dans 8 jours ! » Après s’être retrouvés, emmitouflés, devant la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs (MPAA) qui les accueille à la Canopée, à Paris, les artistes et créateurs de Séraphin -le Musical investissent leur salle de répétition. Le 17 octobre, ils joueront le spectacle qu’ils ont créé en 2020 devant un public, pour la première fois. Mais qui est donc ce monsieur Séraphin ?

« Paris, 1963.
Monsieur Séraphin est propriétaire de son restaurant depuis une vingtaine d’années. Chez Séraphin, rien ne change ni ne bouge. Ce dernier mène son équipe d’une main de maître : pour lui la restauration est un art et il convient d’en respecter tous les principes. Les employés supportent la mauvaise humeur et le perfectionnisme acharné de leur patron. Mais depuis toujours Monsieur Séraphin rêve de décrocher une étoile au guide Michelin. Pour y parvenir, il décide de s’offrir les services d’Henri Laporte, un expert autoproclamé formé à New-York. Sa méthode moderne et libérale va venir bousculer une machine bien huilée et précipiter le restaurant dans une série de catastrophes et de quiproquos en tout genre. »

Les gobelets et les thermos de cafés s’entassent sur un coin de table. C’est l’heure de s’échauffer. Sous les regards attentifs et bienveillants des metteuses en scène Chloé Chevé-Melzer (aussi co-auteure du spectacle) et Anne-Laure Ségla (aussi co-chorégraphe), les artistes commencent par une marche neutre. Regards droits, membres souples, ils se croisent et occupent l’espace. « Imaginez que votre tête est une tête de danseuse, chacun de vos pas doit être de la danse » leur intime Chloé Chevé-Melzer.
Très vite, la cuisine s’instille dans les mouvements. Une table devient un bar. Un pupitre renversé devient une table. Et le tour est joué. Par deux, les artistes doivent répéter, en boucle, un geste de cuisine, et lui donner l’amplitude dictée par la metteuse en scène. Sur une échelle de -10 à 10, on coupe des légumes imaginaires, on secoue un shaker, on sert des clients, on nettoie une table… Pour le spectacle, les artistes devront être en permanence à 8/10 dans l’amplitude des gestes, leur précision et l’intention qu’il y mettent. Déjà, pendant ces exercices, chacun se glisse dans la peau de son personnage. Un petit déhanché pendant la marche de la part de Corentin Boisgard (Eugène, le sommelier), un petit élan, comme un soubresaut, pour servir un client par Valentin Nerdenne (Gaston, le serveur), un regard qui appuie le geste chez Stéphane Lamberto (l’intransigeant Marcel Vaillant) … Autant d’improvisations qui donnent du sel au tableau.

Donner corps et voix à la restauration

« Pour changer de vie, balayer vos soucis, appelez Henry ! » Le temps d’éplucher une clémentine et ça y est, la répétition des scènes commence. Dans un premier temps, le théâtre et le chant. Henry Laporte est dans la place, campé par Brice Mureau. Pétaradant, sourcil levé, il décoche des sourires avec l’assurance de son personnage. Face à lui, assis par terre, attentif aux nuances vocales, Mathieu Ouvrard. C’est lui qui interprète le fameux Séraphin ; il est aussi le co-auteur du livret du spectacle, co-compositeur et directeur musical. L’élégance de sa gestuelle et son grain de voix délicat servent le classicisme du protagoniste et son raffinement.
Le tableau répété est une scène de salle. Raconter une histoire autour de la cuisine au format comédie musicale est une jolie audace. Force est de constater que la Compagnie Selma insuffle rythme et vitalité à cette thématique : à chaque table, un convive et à chaque convive, une forte personnalité et une péripétie. Le résultat est une formidable scène, où l’œil se plaît à scruter les réactions de chacun, même quand l’action se déroule à une table particulière. On retient la formidable Sarah Serres, aka Madame Gauthier, drôle et attachante en toutes circonstances.
L’énergie tient aux chorégraphies bien sûr, mais aussi à la force du chant. Ça chante fort, ça chante merveilleusement clair et juste. Avant d’entamer une série de vocalises et d’échauffements vocaux, Stella Siecinska, dans le rôle de la fille de Séraphin, prodigue ses conseils pour sentir les vibrations derrière la nuque lorsqu’on chante. Tous les membres de la troupe se connaissent depuis longtemps mais ils apprennent encore des techniques artistiques des uns et des autres, et c’est beau à voir.

L’énergie solaire d’une équipe

Chloé Chevé-Melzer et Anne-Laure Ségla ont techniquement deux paires d’yeux, mais elles voient absolument tout. Chaque intention dans le geste est commentée, chaque micro décalage est repris. La barre est mise haute mais toujours avec douceur et humour. Petit florilège de citations techniques made in équipe créative de spectacle musical portant sur la restauration:

« On refait les profiteroles » « On reprend le vulgaire breuvage » « On fait le deb’, bienvenue chez Ser’ » « All right, il faut que vous soyez grands ! » « On enchaîne avec le coup de feu ? » « Accroupis comme ça, ça fait un peu Dobby quoi »

En une journée de répétitions, l’émulation bienveillante de la troupe est palpable. Les rires fusent aussi vite que les conseils -et les câlins-. Pendant qu’ils jouent un tableau dansant, l’atmosphère est si festive et enjouée qu’il est difficile de distinguer la scène répétée de l’effusion de compliments qui s’ensuit. Cette positivité résiste à la fatigue, à la sueur, aux pas répétés des dizaines de fois et à l’exigence.
A 14h, au retour d’une demi-heure de pause déjeuner, les metteuses en scène rassemblent la joyeuse bande autour de l’ordinateur. Petite surprise du jour : elles lancent une compilation de plusieurs vidéos qui retracent les étapes de création du spectacle. On y voit toute la troupe -coupes et couleurs de cheveux souvent métamorphosées- depuis la lecture du livret, en passant par les premiers maquillages et des séances de répétitions comme celle du jour. En quelques images, on comprend pourquoi cette Compagnie Selma est si soudée, et sa hâte de jouer, enfin, Séraphin.
Pour se fondre encore plus dans cette perspective, Aurore Chiron (qui campe Marthe, la serveuse), Coline Thuissard et Lucile Pouthier (les deux comédiennes qui interpréteront Solange, la seconde de cuisine, en alternance) enfilent des talons, une chemise ou une jupe plissée pour répéter les chorégraphies et scènes dansées. Quand elles adoptent la droiture et le ton sec de Solange, ou la politesse angoissée de Marthe, on n’y voit que du feu. Enfin, à un legging sous la jupe près, quoi.

La Compagnie Selma est fin prête et heureuse de présenter son spectacle. Même en jean et sweat amples, la plongée dans un grand restaurant opère. Pour découvrir les comédiens, chanteurs, danseurs et musiciens au complet (Neima Naouri, Grégoire Bette, Louis Lefebvre, Adrien Prochasson et Pablo Ramirez n’étaient pas présents lors de cette session de répétitions) et le fruit de leur travail et de la créativité de leur équipe,

« Pas la peine d’hésiter, soyez-en certains, vous pouvez passer la porte les yeux fermés, bienvenue chez Séraphin! »

by Valentine
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