« De l’avis unanime de deux de vos plus grands admirateurs, vous méritez tellement mieux. » Ces mots, deux personnages du spectacle A l’Ombre d’Oz les déclarent à la protagoniste : Judy Garland. Quand on sort du Théo Théâtre (Paris XV), après avoir découvert les tumultes de sa vie et de sa carrière, on ne peut qu’en dire autant.

Londres, 1969. Epuisée et à bout de nerfs, Judy Garland s’apprête à donner une ultime série de concerts dans la capitale britannique. Ruinée, la star n’est plus la légende d’autrefois. Pourtant, les premières notes d’une mélodie lancinante résonnent encore dans sa tête, celles d’Over The Rainbow…
Invitée à revenir là où tout à commencé, Judy remonte le temps pour revenir sur le célèbre et tragique tournage du Magicien d’Oz. Abusée par le miroir aux alouettes d’une célébrité trop facile, Judy vivra une expérience aussi traumatisante que cruciale pour sa carrière naissante…
De son Minnesota natal en passant par les célèbres plateaux de la MGM, redécouvrez le parcours hors norme de la petite fiancée de l’Amérique, entre rêves et désillusions, célébrité et déchéance. Un spectacle musical entre poésie, magie et amère réalité

Quand on rencontre Judy la première fois, elle boit devant le miroir de sa coiffeuse, le grain de voix fatigué, amère. Et nous voilà partis dans un voyage dans le temps, direction l’âge d’or d’Hollywood. Les costumes, perruques, maquillage et accessoires habillent merveilleusement ce flashback. Le spectacle est construit sur une succession de scènes et de tableaux choisis ; des fragments dans la vie de Judy.

On découvre sa famille d’abord, notamment à travers les disputes entre sa mère et son père, dont l’homosexualité a été rendue publique à une époque où une orientation sexuelle était encore synonyme de honte ou de maladie. Bien vite, on dit de leur petite dernière, appelée Frances, qu’elle pourrait avoir un destin plus grand que celui de parcourir les foires. Ainsi (re)naît « Judy Garland ». Le début d’un enfer pailleté.

Pendant un voyage en train, alors que la famille sillonne les métropoles des Etats-Unis, une rencontre fascinante met la jeune Judy en garde : « Un jour, sans qu’on y prenne garde, on se retrouve avec pour seule compagnie son élégante solitude. »

Judy se retrouve projetée dans la machine du Magicien d’Oz à 17 ans, à partir d’une audition. Jusque-là, plutôt classique. Elle performe la cultissime Over the Rainbow, à peine achevée par ses compositeurs. Dès lors, la confusion entre Judy et Dorothy, l’héroïne du film, s’installe. Comme on le lui dit dès le tout début du spectacle : « Tu rêves de jouer Dorothy ; prouve-leur que tu es Dorothy ! » Un leitmotiv qui la poursuivra jusqu’à l’extrême et l’objectification. Le Magicien d’Oz est produit dans les studios visionnaires, rois et grandioses de la Metro-Goldwyn-Mayer.

Aux manettes des « sacro-saints studios de Dieu le père tout-puissant » (dixit l’Epouvantail d’Oz…) : le fameux Mayer. Un producteur tyrannique, autoritaire et intrusif qui modèle de sa poigne de fer les graines de stars qui passent à la MGM. Un accident, un problème, un scandale? Tout est étouffé, au profit…Du profit. Lorsque Judy subit une agression sexuelle en marge du tournage, elle le sait d’avance : si elle parle, elle sera prise pour une « arriviste qui se fait toucher d’un peu trop près par un comédien (…) ça arrive tous les jours dans le métier. » Oh comme cette ligne fait écho aux situations dénoncées par le mouvement #MeToo depuis cinq ans.

Le livret invite à une réflexion poussée sur l’industrie cinématographique, d’alors et d’aujourd’hui. La narration en flashbacks et la mise en scène rythmée d’Olivier Schmidt donnent au spectacle une fluidité appréciable. Toutefois, il peut en rendre la compréhension ardue pour un spectateur novice. Certains éléments historiques et culturels ne sont pas forcément évidents pour tous, mais le livret permet de raccrocher des références cultes pour s’y retrouver.

Qu’ils jouent une même figure sur plusieurs décennies ou un panel de rôles, les six artistes de la compagnie Les Joyeux de la couronne (Séverine Wolff -Judy, aussi à la chorégraphie-, Alexandra Magin -aussi à la création visuelle-, Maeve Jourand, Loic Brousoz, Kevin Barnachea et Kevin Maille -directeur de la compagnie-) insufflent leur patte et leur style à chaque personnage. On s’attache très vite à leur jeu et à leur chant, qui n’ont besoin d’aucun micro pour se faire entendre. Pour cause, la scène du petit Théo Théâtre, qui commence aux pieds du premier rang de spectateurs, devient un salon, une loge, une scène, un wagon, l’Angleterre, les États-Unis… Les marches étroites des rangées et les portes qui bordent les planches sont aussi utilisées à la mise en scène, sobre et ultra-efficace pendant tout le show.

A l’Ombre d’Oz est une très belle proposition pour découvrir une vie, au-delà d’une carrière, en s’émouvant, en riant, en découvrant l’envers du décor. Celui de Judy Garland, dont le destin, brisé par un environnement professionnel toxique, résonne particulièrement en 2022, alors que société et culture s’accompagnent pour libérer la parole.

A Paris, à Avignon et jusqu’en Suisse, le pays d’Oz vient à vous, porté par la compagnie des Joyeux de la Couronne, « always chasing rainbows »!

 

(Image de couverture: Compagnie des Joyeux de la Couronne)

by Valentine Ulgu-Servant

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